L’esprit start-up : vraie qualité de vie au travail ou miroir aux alouettes ?

9 avril 2014

Moins de barrières hiérarchiques, des salles pour se détendre, jouer, se restaurer, se faire masser… Le fameux «esprit start-up» a bien des attraits. Pour ces entreprises, le bien-être est un gage de créativité.

Mais s’agit-il d’une véritable qualité de vie, ou d’une manière d’entretenir la motivation de leurs salariés, souvent jeunes, qui s’investissent sans compter ?Deux experts partagent leur point de vue.

OUI, Le bien-être, un formidable levier d’innovation

Entrepreneur, investisseur et spécialiste des start-ups depuis 1994, Alexandre Stopnicki croit dur comme fer au modèle qu’elles proposent : «Ce n’est pas une légende, il y a un vrai esprit start-up, et celui-ci est une extraordinaire source d’innovation», estime-t-il.

Alexandre Stopnicki
Alexandre Stopnicki
Un esprit s’appuyant en grande partie sur une nouvelle façon de vivre au travail. «C’est en offrant une meilleure qualité de vie et davantage de liberté que les start-ups parviennent à être bien plus créatives que les sociétés traditionnelles».

Le maître mot des start-ups, selon lui, est open : «Un mot omniprésent car une start-up est open mind, open source, open space, open data… Elle est ouverte à toutes les idées, et c’est de cette ouverture que naissent les projets les plus fous, qui deviennent parfois les plus grands succès».En témoigne ce principe cher à Google : « Obliger les salariés à faire, durant 20 % de leurs heures, autre chose que leur travail, s’ouvrir à d’autres sujets et en discuter. La légende dit que « Google Earth » a été créée ainsi».Si une bonne qualité de vie est primordiale pour une start-up, c’est parce qu’elle «crée de la confiance, de l’épanouissement et diminue le stress», selon Alexandre Stopnicki. Il en va de même des relations hiérarchiques plus détendues, synonymes selon lui d’agilité et d’efficacité :

Dans une start-up, le but est de ne pas perdre de temps avec des conventions strictes ou de faire de la politique, mais d’aller toujours droit à l’essentiel, c’est à dire la réalisation des objectifs».

Les salles de jeux, tournois de ping-pong ou autres combats de laser organisés répondent au même principe : «détendre les relations entre collègues, décompresser, donner les moyens de se sentir bien au travail et envie de s’y investir à fond».Mais si le succès est au rendez-vous et que l’entreprise s’agrandit, est-il possible de conserver cette qualité de vie ? «Oui, répond sans hésiter Alexandre Stopnicki. Bien sûr la taille a une incidence, mais si les dirigeants en ont la volonté, ils peuvent cultiver cette dynamique. Par exemple en créant des mini start-ups à l’intérieur de l’entreprise… »La preuve la plus flagrante en est sans doute Google, «une société qui lie depuis le début innovation technologique et innovation managériale, et parvient à conserver son esprit avec plusieurs milliers de salariés».Créateur d’entreprise, professeur et investisseur, Alexandre Stopnicki est aussi consultant pour de grandes entreprises de différents secteurs, ce qui lui permet d’observer une tendance forte :«De plus en plus de sociétés traditionnelles cherchent le moyen d’insuffler un peu de cet esprit start-up dans leur activité».Et pour y parvenir, l’une des premières étapes est sans doute d’accepter cette nouvelle manière «d’être bien au travail».

NON, Des risques réels, souvent négligés

Psychologue du travail et président de Mars Lab, société de conseil en management de la performance sociale et de prévention des risques, Pierre-Eric Sutter comprend la fascination que peuvent exercer les start-ups. «C’est un cadre qu’un candidat choisit en fonction de ses valeurs, en sachant d’avance qu’il va devoir s’investir à fond», explique-t-il.

Pierre-Eric Sutter
Pierre-Eric Sutter
Souvent, l’entreprise le lui rend bien, du moins au début :«La particularité des start-ups est de construire des projets dont les résultats sont visibles rapidement par ceux qui se sont engagés, ce qui est très valorisant». Mais si ce lien entre engagement et performance est source de bien-être, il présente aussi des risques.«Être aspiré par un projet et conduit par ses valeurs a quelque chose de très motivant. Mais cette dynamique en demande toujours plus, et le risque de dépasser ses capacités physiques et mentales est bien réel» prévient Pierre-Eric Sutter.

Dans ces métiers à forte valeur ajoutée, la pression est à la hauteur de l’engagement.

Les succès rapides et récurrents créent du bien-être, «mais que se passe-t-il lorsque la configuration change, que les objectifs sont plus difficiles à atteindre, que les échéances se rapprochent ?» questionne le président de Mars Lab.

Le salarié a tendance à prendre sur lui, à allonger encore ses horaires… «Dans cette fuite en avant, certains s’épuisent littéralement, et les cas de burn out ne sont pas rares» affirme Pierre-Eric Sutter.

Pour pallier ce risque, les start-ups offrent des solutions, qui sont d’ailleurs devenues leur marque de fabrique : salles de repos, de jeux, activités diverses… «Ces méthodes sont attrayantes, bien sûr, estime Pierre-Eric Sutter, mais partent du principe que le travail est l’unique but, et sont aussi une belle manière d’avoir toujours les gens sous la main».Cette tendance à «faire entrer la maison au travail» bouscule également une donnée primordiale : la frontière entre vie professionnelle et vie privée. «La porosité entre ces deux espaces agit sur le bien-être et doit être surveillée de près».Pas de solution miracle ici, mais un juste équilibre à trouver. Et une attention particulière à porter à ses collègues ou à ses salariés, car :

les syndicats n’étant pas vraiment intégrés dans l’esprit start-up, c’est à chaque membre de l’équipe de se montrer attentif aux autres, d’être solidaire, de prévenir les signes d’épuisement».

Voire, comme cela arrive, de conseiller à leur patron de prendre du repos…

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